L’adultère est-il un bon argument publicitaire ?
Gleeden ? Ça vous dit déjà quelque chose ? C’est tout à fait normal (ou pas). Ce site de rencontres extra-conjugales existe depuis 2009 et presque chaque année, une nouvelle campagne de communication voit le jour dans le métro parisien. Une publicité qui interroge, voire choque…
En ce 14 février, jour de Saint Valentin pour les plus romantiques d’entre nous, on s’est dit que c’était l’occasion d’évoquer un phénomène qui perdure depuis fort fort longtemps. On parle aujourd’hui de l’adultère, très tendance mais décrié comme récemment par l’influenceuse Poupette Kenza qui a révélé qu’elle demandait le divorce après avoir découvert qu’Allan, son mari et père de ses trois enfants, l’avait trompée à maintes reprises. On pense aussi à Carrie Bradshaw qui a trompé Aidan avec Mister Big dans Sex and the City, choix qu’on n’a jamais compris ici, et à des tas d’autres histoires du genre. Alors que certains vont recevoir caramel, bonbons et chocolats (coucou Dalida), en ce samedi, on s’est dit qu’on allait se pencher sur un sujet un peu moins gai.
Lancé en 2009, on peut lire sur Gleeden, qui propose à ceux qui veulent une aventure extra-conjugale d’entrer en contact « en toute sécurité avec les infidèles du monde entier, » mais aussi qu’il est le numéro un des rencontres entre personnes mariées. Rien que ça. Et de préciser : « Envie de rencontres adultères ? A vous de jouer ! « . Le site vous assure sécurité, anonymat, qualité et liberté. Perfect combo, n’est-ce pas ? En plus de toutes ces belles valeurs qui, individualisées, sont tout à fait louables, le site à la pomme croquée (évidemment, il n’est pas question d’Apple. Laissons Steve Jobs reposer en paix) offre la gratuité totale aux femmes.
Pour les hommes, il faudra compter entre 14,99 euros et 99,99 euros. Et oui, cela coûte cher d’être infidèle. Avant de me tourner vers les chiffres, j’ai décidé de jeter un rapide coup d’oeil à la littérature française pour voir ce que nos écrivains pensaient de l’infidélité. Pour Charles Fourier, dans sa Théorie de l’unité universelle (1823), il explique qu’« une infidélité, ce n’est rien du tout, ce n’est qu’un petit oubli, rien de plus ». D’après les propos d’Anne Barratin (une femme de lettres française du XIXè siècle qui porte bien son nom pour le coup), « L’infidélité, c’est encore une des plus aimables fautes à pardonner à son mari, quand il y met de la courtoisie ». Non merci.
« Par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité »
Gleeden
Le site lancé, il y a moins de 20 ans, par deux frères, Teddy et Ravy Truchot, ne chôme pas en matière de slogan. Ainsi, on pouvait lire il y a quelques années dans le métro parisien des « Profitez du changement d’heure pour changer d’air ! » ou encore « Contrairement à l’antidépresseur, l’amant ne coûte rien à la Sécu » et actuellement : « Par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité« . Vous l’aurez peut-être déjà deviné mais le nom Gleeden est issu de deux mots : « glee » qui signifie, entre autres, joie et Eden qui fait bien sûr référence au Jardin d’Eden, à Adam et Eve et au fameux fruit défendu, qui est en réalité une métaphore plutôt qu’une pomme croquée. Alors Gleeden, un nouveau paradis sur terre pour cultiver son petit jardin secret ?
Peut-être mais pas au goût des Associations familiales catholiques (AFC) qui ont décidé, en 2015, d’assigner en justice Black Divine, la société qui édite le site, pour « contester la légalité du site et de ses communications publicitaires« . L’AFC, dans un souci de condamnation de la promotion de l’adultère et de défense des « valeurs familiales« , a rappelé l’article 212 du Code Napoléon ou Code Civil pour les plus jeunes, à savoir que « les époux se doivent mutuellement respect, FIDÉLITÉ, secours, assistance« . Le tribunal de grande instance n’a pourtant pas condamné Gleeden, ni sa société éditrice, car selon les juges l’adultère peut être consenti ou justifié.
Et puis il ne faut pas oublier que l’adultère n’est plus sanctionné pénalement depuis la Loi du 11 juillet 1975. Avant cette loi, l’adultère de la femme pouvait entraîner une peine de prison allant de 3 mois à 2 ans alors qu’un mari infidèle n’encourait qu’une amende pouvant, elle, varier entre 360 et 7200 Francs. Teddy Truchot l’un des fondateurs du site de rencontres extra-conjugales expliquait dans le cadre d’une interview que la société française est « bien pensante » et son frère Ravy, co-fondateur d’ajouter que « l’infidélité fait désormais partie du quotidien des Français« . Evidemment, je ne vais pas le contredire, l’infidélité existe depuis belle lurette et a encore, selon moi, de beaux jours devant elle mais voilà, comme ce dernier le concédait, c’est « délicat et tabou d’être infidèle« . Voltaire disait d’ailleurs qu’ »en amour l’infidélité est un grand crime, mais le public et la nature l’excusent« . Hélas.
43% des Français avouent avoir déjà été infidèles au cours de leur vie
Gleeden a lancé le premier observatoire de l’infidélité en France et selon un sondage en partenariat avec l’IFOP, datant de 2014, « 63% des Français mariés ou en couple pensent qu’on peut aimer son conjoint tout en lui étant infidèle » alors que 43% d’entre eux avouent « avoir déjà été infidèles au cours de leur vie« . Sur le site, on peut lire plusieurs témoignages d’utilisateurs donc celui de « Sexy_lilie75 » qui témoigne être mariée depuis 18 ans mais qui eu « envie de vibrer d’adrénaline, de séduire à nouveau ». Elle dit être « heureuse et épanouie dans (sa) vie de famille et ne souhaite pas tout bouleverser« . Soit. C’est également ce qu’avance Teddy Truchot, qui explique que les sites de rencontres « traditionnels » sont un frein pour les infidèles qui ont peur de se faire démasquer et de perdre la vie de famille qu’ils ont construite. Solène Paillet, directrice marketing et communication de Gleeden depuis plus de 13 ans, confirme : « Beaucoup de personnes qui trompent n’ont aucune envie de quitter leur couple. Elles y sont attachées, parfois profondément. L’infidélité intervient plutôt comme une réponse à un manque : de désir, de reconnaissance, de liberté émotionnelle ».
Pour le co-fondateur du site, Gleeden n’est qu’une « alternative plus honnête » aux autres sites de rencontres. En effet, grâce à Gleeden « les membres n’ont plus besoin de mentir sur leur statut marital et peuvent enfin assumer leurs envies d’aventures sur une plateforme discrète et sécurisée« . Le site prône donc une sorte de nouveau lifestyle : assumer son infidélité mais attention en petit comité. Rappelons aussi que Gleeden s’inspire totalement du site canadien Ashley Madison « leader mondial dans les rencontres et liaisons« . Pour la petite anecdote, ce site avait proposé au célèbre Tiger Woods, dont les infidélités ont été révélées au grand jour, de devenir son icône et son porte-parole pour la modique somme de 5 millions de dollars. Cela payerait-il donc d’être infidèle ? Je n’en suis que très peu convaincue, ou au moins d’un point de vue moral.
« L’infidélité est l’une des épreuves les plus difficiles qu’un couple puisse traverser »
Quant à l’argument publicitaire, vous aurez sûrement compris qu’il n’est pas vraiment à mon goût. Alors oui, c’est peut-être hypocrite de critiquer cette campagne quand on sait que l’infidélité existe et que ce n’est pas ce site de rencontres qui y changera grand chose mais j’ai quand même trouvé drôle le fait qu’un article du blog de Gleeden soit intitulé « Peut-on reconstruire la confiance après une infidélité ? ». Ils écrivent : « L’infidélité est l’une des épreuves les plus difficiles qu’un couple puisse traverser. Lorsqu’un des partenaires trompe l’autre, c’est un véritable séisme émotionnel qui s’abat sur la relation. La confiance, socle de toute histoire d’amour durable, est ébranlée, laissant place au doute, à la douleur et à l’incertitude ». Et puis si vous n’êtes pas heureux avec une personne, mieux vaut la quitter pour éviter de la faire souffrir le jour où elle apprendra que quand on vous surnommait Indiana Jones ce n’était pas pour le même genre d’aventures…
Crédit une : Adam et Eve, Lucas Cranach
