Ghali et la Palestine : entre musique et champ de bataille politique
À quelques jours de l’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver de Milano Cortina 2026, la présence annoncée de Ghali ravive une polémique déjà brûlante en Italie… Entre mises en garde gouvernementales, attaques virulentes de l’extrême droite et rappels à la liberté artistique, le rappeur se retrouve au cœur d’un bras de fer politique et symbolique, deux ans après sa prise de parole très remarquée à Sanremo sur Gaza et la cause palestinienne.
Voilà des années que je souhaite écrire un papier sur Ghali, rappeur tunisien et italien, que j’apprécie beaucoup pour sa musique mais aussi pour ses engagements. J’aime sa vibe, ses musiques, ses paroles et j’aime la façon qu’il a de parler de sujets sur lesquels certains sont encore très frileux. Par exemple ? La Palestine. La situation est toujours aussi grave. Ces dernières heures, l’aviation israélienne a intensifié ses opérations sur la bande de Gaza… Au moins trente Palestiniens ont perdu la vie, parmi lesquels des personnes déplacées qui avaient trouvé refuge dans des camps de tentes. Samedi 31 janvier, en dépit d’un cessez-le-feu présenté comme « en vigueur », une frappe a ciblé un poste de police situé dans le quartier de Sheikh Radwan, à l’ouest de Gaza City.
Plus de 70 000 morts palestiniens depuis octobre 2023
D’après la Défense civile, l’attaque a coûté la vie à dix personnes, dont des policiers et des détenus. Les secours craignent un alourdissement du bilan, alors que des recherches se poursuivent sous les gravats… D’autres bombardements ont touché des zones résidentielles. À Gaza City, un immeuble d’habitation a été frappé, entraînant la mort de trois enfants et de deux femmes. Plus au sud, à Khan Younès, sept personnes ont été tuées après que des tentes abritant des déplacés ont été visées. « Nous avons retrouvé mes trois petites nièces dans la rue. Ils parlent de ‘cessez-le-feu’… Qu’est-ce que ces enfants ont fait ? Qu’est-ce que nous avons fait ? », a confié, à Reuters, Samer al-Atbash, l’oncle des trois enfants tués à Gaza City. Après deux ans de bombardements intensifs, une grande partie du territoire gazaoui est aujourd’hui détruite et les infrastructures essentielles restent hors d’usage. Ces attaques ont fait plus de 70 000 morts palestiniens depuis octobre 2023. Rappelons également qu’en 2025, une commission d’enquête des Nations unies a estimé qu’Israël s’était rendu coupable d’un génocide à Gaza.

En octobre dernier, dans un entretien accordé à nos confrères du Monde, Claire Magone, directrice générale de Médecins sans frontières (MSF), qui a passé une semaine dans l’enclave palestinienne, a décrit une situation « insoutenable » et « apocalyptique ». « Quand je suis arrivée, la ville de Gaza était en cours d’encerclement par les tanks. Notre clinique, là-bas, était une ‘clinique de pansement’ : nous apportions des soins postopératoires, consistant à nettoyer les plaies, à enlever les tissus nécrosés, etc., à des patients qui ont des blessures très graves, dont les membres ont été fracturés, brûlés, déchiquetés par les bombardements », a-t-elle commencé par rapporter.
« Il y avait une terreur permanente »
Claire Magone, directrice générale de Médecins sans frontières
Puis de détailler : « Nos équipes soignaient alors que les tanks approchaient, que les drones survolaient les quartiers, que l’eau était coupée. L’armée mène une stratégie d’asphyxie, en attaquant, par exemple, les camions-citernes, comme elle l’a fait mi-septembre avec l’un des nôtres, pourtant clairement identifié, en bloquant tous les services vitaux… Il y avait une terreur permanente ». Dans les hôpitaux, elle a constaté que « chaque lit raconte un cauchemar éveillé ». Par exemple ? « Une femme que j’ai rencontrée avait perdu son œil, sa jambe, ses mains. Elle souriait en nous voyant, puis elle a raconté que son fils unique, né après une fécondation in vitro, avait été tué le jour de son anniversaire ». « Nos collègues sont épuisés, tout comme le reste de la population. Les gens sont à genoux, exsangues. Ils n’aspirent qu’à une seule chose : que ça s’arrête », a-t-elle insisté.
Si les appels de MSF sont entendus à l’international ? « L’Espagne, la Suisse, l’Italie, la Jordanie répondent. Mais la France, non. Elle nous oppose une boîte vocale. C’est incompréhensible », a-t-elle regretté. Israël a fait savoir, dimanche 1er février 2026, que les opérations de MSF à Gaza prendraient bientôt fin… Une décision vivement critiquée par la directrice générale de l’ONG qui a déploré sur franceinfo « un contexte général d’étranglement de l’aide humanitaire » dans le territoire. Selon cette annonce, MSF sera contrainte de se retirer de la bande de Gaza « d’ici le 28 février », après avoir refusé de transmettre aux autorités israéliennes la liste nominative détaillée de ses employés palestiniens.
Ghali, l’Italie et la Palestine
Pour en revenir au sujet de notre papier du jour, en Italie donc, on observe un vrai mouvement militant. Si la présidente du conseil des ministres, Giorgia Meloni est d’extrême droite (Fratelli d’Italia), le peuple, lui, semble, en bonne partie, droit dans ses bottes. Je pense notamment aux Génois, fin août dernier, lorsque les bateaux italiens de la mission pour Gaza « Global Sumud Flotilla » devaient rejoindre ceux partis de Barcelone pour tenter de briser le blocus imposé à l’enclave et apporter de l’aide humanitaire à sa population. Un cortège nocturne avait alors été organisé dans la ville portuaire de Ligurie et les dockers du port avaient prévenu, à travers la voix de Riccardo Rudino : « Si, ne serait-ce que pendant vingt minutes, nous perdons le contact avec nos camarades de la flottille, nous bloquerons toute l’Europe : depuis les quais de Gênes, plus un seul clou ne partira, ce sera une grève globale ». Celui qui est également sorti du silence et pas qu’un peu, c’est Ghali. Ghali Amdouni est né le 21 mai 1993 à Milan, de parents originaires de Tunisie. S’il a vu le jour en Italie, il n’a obtenu la nationalité italienne qu’à sa majorité, à l’issue d’un parcours du combattant administratif. En juillet 2022, l’artiste avait déjà marqué les esprits en faisant don d’un bateau de sauvetage à l’ONG d’aide aux migrants Mediterranea Saving Humans, avant de s’embarquer à ses côtés en Sicile. « Tout le monde n’a pas le courage de le faire. Quiconque prend position sur cette question peut recevoir des critiques et des insultes », avait alors écrit sur Twitter l’organisation italienne.
« Stop al genocidio »
ghali
En février 2024, le rappeur a fait sensation lors du Festival de San Remo. Au théâtre Ariston, l’artiste avait interprété son titre Casa mia, soit Ma maison, chez moi. Parmi les paroles ? Une référence directe à Gaza. « Ma come fate a dire Che qui è tutto normale? Per tracciare un confine Con linee immaginarie bombardate un ospedale. Per un pezzo di terra o per un pezzo di pane. Non c’è mai pace ». En français, ça donnerait : « Mais comment pouvez-vous dire que tout est normal ici ? Pour tracer une frontière avec des lignes imaginaires, vous avez bombardé un hôpital. Pour un bout de terre ou pour un morceau de pain. Il n’y a jamais de paix ». Et il ne s’est pas arrêté là puisque sur scène, il avait scandé un « Stop al genocidio », soit « Stop au génocide ». Une prise de parole qui a fait couler beaucoup d’encre et qui avait vivement été critiquée par Alon Bar, l’ambassadeur d’Israël. « Je trouve honteux que la scène du Festival de Sanremo ait été exploitée pour répandre la haine et les provocations de manière superficielle et irresponsable« , avait-il, entre autres, écrit sur Twitter.
Suite à cette polémique, Ghali avait réagi dans l’émission Domenica In, sur la Rai. « J’ai toujours parlé de ça. Je parle de ce qui est en train de se passer depuis que je suis enfant, depuis que j’ai sorti mes premières chansons à mes 13 ou 14 ans. Ce n’est pas depuis le 7 octobre que tout ça a lieu, c’est bien avant et les gens ont de plus en plus peur de parler… Et ce n’est pas normal que l’ambassadeur dise cela parce qu’il perpétue une politique de terreur. Les gens ont toujours plus peur de dire stop au génocide, stop à la guerre parce qu’ils vivent une période où les personnes se disent qu’elles risquent de perdre gros si elles crient ‘vive la paix’ et ça ne devrait pas arriver. L’Italie porte des valeurs complètement opposées à cela. Il y a des enfants au milieu de tout ça… qui sait combien d’enfants, de médecins, etc. sont morts ?« , a répondu le chanteur. Dans une interview accordée à Vanity Fair Italia en octobre 2024, nos confrères lui demandaient s’il dirait de nouveau « Stop au génocide » si c’était à refaire. Sa réponse ? « Bien sûr ». Dans ce même entretien, il avait regretté que rien n’ait changé en Palestine et que « la situation a même empiré« , voire se soit « normalisée », une chose « très dangereuse » selon le chanteur.
Le rap est-il mort comme l’affirme Ghali ?
Près d’un an plus tard, le 3 octobre 2025, il a publié un long carrousel sur Instagram pour dire le fond de sa pensée. En légende ? « Le rap est mort, tout n’est plus qu’un grand théâtre ». Pour commencer, il a cité les rappeurs qui trouvent des excuses pour ne pas nommer ce qui se passe en Palestine, ni même en parler : “Je n’ai jamais fait de politique sur mes réseaux sociaux donc pourquoi le ferais-je maintenant” ou “c’est une histoire très délicate et compliquée qui dure depuis des millénaires ». « Des conneries », selon lui. « On s’en fout si vos fans veulent seulement de la musique, s’ils sont une famille pour vous comme vous le dites, vous devez aussi parler de choses importantes. Le génocide en Palestine retombra aussi sur votre art, sur votre plume, sur votre santé mentale et sur la vie des générations futures, donc aussi sur celle de vos enfants. Les raisons pour lesquelles vous n’en parlez pas sont au nombre de trois », a analysé l’interprète de Cara Italia.
Primo ? « Ça ne vous intéresse pas, ce n’est pas dans votre algorithme, vous ne savez pas ‘comment les choses se sont passées’, vous avez depuis des décennies une idée confuse de qui sont les bons et les méchants ou vous pensez que c’est une question qui n’appartient qu’à une ethnie spécifique, loin de vous ». Deuxio : « Vous soutenez le génocide et oui, le soutenir, ça veut aussi dire tout simplement ne pas prendre parti. Là, on est tous concernés. Mais, comme toujours, ce sera trop tard quand on comprendra ça ». Terzio : « Vous avez peur de perdre de l’argent, votre statut et votre boulot ».
Ironique et en colère, il a tenu à aller plus loin en soulignant que ces artistes qui avaient préféré le silence n’étaient pas pour autant sous la lumière et que se taire ne faisait pas d’eux des rappeurs davantage médiatisés. « Vous n’avez pas parlé, et les marques ne vous cherchent pas. Vous n’avez pas d’argent, vous n’avez pas de style (…) qu’avez-vous gagné avec votre silence ? Le rap est officiellement mort. Le silence des rappeurs a tué le genre. Il n’en reste que le style, le son, la forme », a-t-il regretté. Pour Ghali, « Tout artiste qui se prétend rappeur et qui emploie plein de mots pour remplir les couplets mais qui ne dit rien sur la Palestine ne peut pas se définir comme tel ». Selon lui, l’essence contestataire du rap n’est plus : « Si tu es rappeur et que tu ne parles pas de la Palestine, tu peux aussi arrêter de t’en prendre aux flics. Si tu es rappeur et que tu ne parles pas de la Palestine, tu peux enfin te vendre complètement (si toutefois tu as quelque chose à vendre) ». Et d’ajouter : « Il est aussi vrai que soutenir la Palestine est un honneur que tout le monde ne peut pas s’offrir. L’Italie est active, l’Italie est dans la rue et la Flottille entrera dans l’histoire ».

Sur les personnes qui prennent de leur temps pour sortir dans les rues, militer et dire stop à l’anéantissement d’un peuple, Ghali n’est, à raison, qu’éloges. « Les gens qui ont embarqué pour faire valoir le droit international, pour apporter de l’aide à Gaza, les gens qui descendent dans la rue et perdent des journées de travail, ne sont pas à attaquer ou à ridiculiser, ils sont à protéger parce qu’ils accomplissent jusqu’ici l’action la plus concrète et représentent l’espoir ». Toujours aussi incisif, il s’est posé des questions auxquelles beaucoup aimeraient avoir des réponses. « Pourquoi choisir de vivre une vie au sommet de la société, à la tête d’un gouvernement sans jamais servir le pays, en assumant, à ce stade, la responsabilité d’être complices d’un génocide ? Tout ça pour quoi ? Pour garder un peu de pouvoir encore quelques années ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? Être en haut, en échange de tout ce sang ? En échange d’autant de souffrances ? En échange d’enfants ? En échange d’un nouvel holocauste ? ».
Le rappeur de nouveau sous le feu des projecteurs
Le 6 février prochain, Ghali devrait, de nouveau, être sur le devant de la scène, cette fois pour l’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver de Milano Cortina 2026. Sa présence fait déjà parler suite à la polémique de Sanremo et Roberto Jarach, le président du Mémorial de la Shoah, a déclaré : « Je suis pour la liberté d’expression, donc je ne crains pas que Ghali vienne exprimer ses opinions, mais je trouve comme toujours inapproprié que l’on exploite des occasions de ce genre, surtout des moments de divertissement et de légèreté, pour introduire de manière souvent incorrecte des sujets beaucoup plus sérieux ». Encore faudrait-il que les façons « correctes », s’il y en a, soient entendues… Le ministre des Sports et de la Jeunesse, Andrea Abodi, qui a précisé qu’il ne partageait pas la même vision que Ghali, a assuré que cette opinion du chanteur sur la cause palestinienne « ne sera pas exprimée sur cette scène » des Jeux Olympiques d’hiver de Milano Cortina.
La Lega Nord, parti xénophobe d’extrême droite, a aussi attaqué Ghali. Les représentants du parti ont déclaré que les Jeux « seront une vitrine extraordinaire pour l’Italie aux yeux du monde, un événement devenu réalité grâce à des années de travail acharné, avec les femmes et les hommes de la Lega en première ligne. Il est vraiment incroyable de se retrouver, lors de la cérémonie d’ouverture, avec un haineux d’Israël et du centre droit, déjà protagoniste de scènes embarrassantes et vulgaires. L’Italie et les Jeux méritent un artiste, pas un fanatique pro-Palestinien ». Rien que ça. « J’espère évidemment que Ghali a reçu des indications ou des lignes directrices sur le rôle qu’il doit jouer. J’espère donc qu’il comprendra ce qu’il convient de faire dans ce contexte et à ce moment-là », a déclaré Noemi Di Segni, présidente de l’UCEI, l’union des communautés juives italiennes. En face, Irene Manzi, cheffe de groupe du parti démocrate (centre gauche) à la commission culture de la chambre s’est ainsi insurgée : « Les attaques contre Ghali sont totalement inacceptables : d’un côté le ministre Abodi, qui voudrait une censure préventive ; de l’autre la Lega, qui l’attaque avec des insultes indignes. L’art est libre et ne peut être instrumentalisé à des fins politiques ou idéologiques. Que le ministre [de la culture, ndlr] Giuli se manifeste ». La cérémonie d’ouverture nous réservera peut-être quelques surprises…
